En vue du forum « Souffrance au travail chez les soignants »

Souffrances au travail : s’orienter avec la psychanalyse

Un texte de Marie-Hélène Doguet-Dziomba

Lundi 28 novembre 2016, par BB // Réseau RSP d’hier


Les usines du Rio Tinto à L’Estaque (1910)
Georges Braque

Souffrances au travail : s’orienter avec la psychanalyse

Les souffrances au travail sont devenues depuis ces dernières années une réalité sociale de masse, parfois fortement médiatisée – en particulier depuis les nombreux suicides de salariés de France Télécom, de La Poste et à présent de personnels soignants. Elles touchent tous les secteurs du travail, qu’il s’agisse du secteur privé ou du secteur public. Qu’est-ce que l’expérience de praticiens s’orientant de la psychanalyse peut éclairer de ce qui est en jeu dans ces souffrances ? En quoi le plus intime et le plus singulier peut-il nous enseigner sur la nature profonde de la crise de civilisation qui est la marque de notre époque ?

Tous employés du langage

Nous partons de l’idée que chaque être humain est un employé… du langage – ce n’est pas nous, comme être humain, qui employons le langage, c’est lui qui nous emploie sans que nous le sachions. Cela convoque ce que nous appelons le sujet de l’inconscient et la façon dont il est né au langage : Quelles paroles fondamentales de son Autre familial sont venues laisser des traces dans son corps, dans sa libido ? Comment ces marques ont déterminé des choix vitaux primordiaux ? Comment ce sujet s’est inséré dans la structure du langage, quelles marges de satisfaction il y a trouvé ?

Finalement c’est l’insertion singulière du sujet dans l’appareil langagier qui est toujours au cœur de la mauvaise rencontre faite au travail. Une mauvaise rencontre dont il faut à chaque fois dégager les coordonnées les plus précises, les plus déterminantes. Qu’est-ce qui est venu troubler cette insertion ? Les sujets en souffrance au travail sont affectés de honte, d’angoisse, de colère – ils sont mortifiés dans leur désir, en proie à une jouissance mortifère jusqu’alors inconnue d’eux-mêmes et qui pourrait les pousser au pire ; ce sont des sujets désinsérés d’une certaine façon, délogés à chaque fois d’une façon particulière de leur place de sujet inséré dans la structure langagière. On pourrait qualifier les effets de la mauvaise rencontre au travail de destitution subjective sauvage : ce sujet destitué sauvagement ne peut plus se faire représenter par certains mots, qui jusqu’alors avaient une valeur cruciale sans qu’il le sache, auprès des autres chaines de mots qui tissent notre réalité psychique et notre réalité sociale. Ces mots cruciaux, primordiaux, sont précisément ceux qui avaient laissé leur marque pour toujours, ceux qui avaient orienté la libido, la satisfaction par où le sujet avait trouvé à s’insérer dans la structure langagière.

Le travail, structure langagière

Cela implique que le travail comme tel soit abordé lui-même comme une structure langagière. Ce point est important car la psychanalyse n’est pas un métalangage sur le travail, et inversement le travail ne saurait être conçu comme un métalangage sur la psychanalyse. Il n’y a pas de métalangage, il n’y a que de « malheureux » employés du langage.

S’il y a tant de mauvaises rencontres dans le travail aujourd’hui, c’est que la structure langagière dans laquelle les sujets ont à s’insérer a subi de profonds remaniements qui ne datent pas d’aujourd’hui mais dont l’expression et les effets développés se traduisent concrètement depuis un certain nombre d’années en termes de rupture, dislocation, décomposition, désarticulation du lien social. Ce terme de « lien social » est désormais passé dans le langage courant. N’oublions pas que c’est Lacan qui l’a introduit dans les années 70 et qu’il l’a défini à partir du concept de « discours ». Le discours est un effet de la structure langagière ; on pourrait dire que c’est un effet qui dépasse la parole et qui est un effet d’écriture à partir de toutes les paroles sédimentées qui ont tramé la réalité humaine. Quelque chose s’écrit sur le mur du langage. Du fait du langage, un certain nombre de relations stables s’instaurent ; à l’intérieur de ces relations stables, quelque chose va pouvoir s’écrire qui donne un cadre à notre conduite, à nos actes, à notre libido, à notre jouissance, à ce qui peut s’ouvrir à nous en termes de satisfaction – un certain « type d’assiette sociale » repose sur un discours, c’est ce qui le constitue. Lacan a construit le discours comme un « quadripode » sur lequel on peut s’assoir, même si ce n’est pas de tout repos.

Je voudrais souligner trois points :

1) En haut à gauche, il y a la place de l’agent (qui est aussi celle du semblant) : l’élément mis à cette place est donc au poste de commande ; il est censé commander celui qui est à la place en haut à droite. Cette place, en haut à droite, nous intéresse tout particulièrement puisqu’il s’agit de la place du travail (celle de l’esclave, celle du « pôle de la jouissance »). L’élément à cette place est celui qui est mis au travail ; être mis au travail dans le discours veut dire produire. La place de la production est en bas à droite. En bas à gauche, il y a la place de ce qui est refoulé dans le discours, la place de la vérité.

2) Ce qui est crucial dans cette écriture, c’est la ligne du haut et la ligne du bas. La ligne du haut indique un impossible. Autrement dit la relation entre ce qui est à la place de l’agent et ce qui est mis au travail est une relation impossible. Par exemple comment commander ce qui ne peut pas être commandé ? La ligne du bas indique, elle, non pas une impossibilité mais un obstacle infranchissable : il n’y a pas de rapport (pas de relation de cause à effet) entre la production et la vérité refoulée d’un discours. L’impossible et l’obstacle sont cruciaux car ils indiquent qu’au cœur de chaque discours, il y a un réel. Chaque lien social est défini par un certain rapport au réel et c’est cela qui est aujourd’hui profondément touché.

3) Chaque discours implique une perte. C’est une des particularités de l’être parlant : il ne peut obtenir une satisfaction (même s’il ignore qu’il s’agit d’une satisfaction) que sur fond de perte de jouissance : Freud a appelé ça castration ou bien encore perte de l’objet, Lacan, lui, nomme cette satisfaction sur fond de perte, le plus-de-jouir. Il y a le rapport le plus étroit entre cette perte et la place de la production. Ce point est également crucial dans les remaniements que j’essaie de cerner.

Lacan a défini quatre discours qui sont autant de liens sociaux ; cette écriture, Lacan l’a réduite à quatre places (pôles) [le semblant, la jouissance, le plus-de-jouir, la vérité], deux lignes et quatre éléments qui permutent aux quatre places [S1, S2, Sbarré, a]. On pourrait résumer ces quatre types de lien social à : gouverner, éduquer, faire désirer, psychanalyser. Ce qui est crucial est ceci : c’est l’émergence du discours de (sur) l’analyste qui « apporte un ordre » dont s’éclairent les autres discours qui ont émergé bien plus tôt.

Le discours du maître et sa décomposition

Je voudrais m’arrêter au discours que Lacan a nommé discours du maître, discours sur le maître. C’est lui qui cadre le travail comme tel. Au poste de commande il y a le signifiant maître – vous pouvez le considérez comme le principe directeur, le ou les maîtres mots d’une entreprise ou d’une institution. C’est lui qui vous met au travail. Mais le travail lui-même a un rapport au réel. C’est même ainsi qu’un certain nombre d’anthropologues du travail le définissent – je pense à Christophe Dejours1, mais aussi à Richard Sennett2 ou bien encore à l’étonnant philosophe réparateur de moto Matthew B. Crawford3 avec son « Eloge du carburateur ». Dejours note qu’il y a toujours un écart entre ce qui est « prescrit » (S1) et la réalité concrète de la situation : le travail est, pour lui, ce que le sujet doit ajouter de lui-même pour faire face à ce qui ne fonctionne pas. Quelque chose résiste toujours aux procédures, aux savoir-faire, à la technique, à la connaissance, à la maîtrise. Il y faut pour en répondre de l’intelligence rusée, de la métis grecque. Ceci est différent d’un savoir de maître, un savoir articulé (S2), une épistémè. Le passage de l’un à l’autre entraine toujours une déperdition, une perte et c’est cela que le discours du maître produit. Là je parle du discours du maître classique.

Les souffrances au travail à l’échelle de masse sont liées à des effets de rupture, de dislocation, de décomposition de ce discours du maître classique. Je voudrais opposer à ce maître « classique », le capitaliste et son discours paradoxal puisqu’il s’agit d’un discours qui aboutit… à la destruction de la structure de discours. Le désir du maître est que ça marche, que ça fonctionne, que ça tourne rond. Le désir du capitaliste n’est pas du même registre : il veut extraire de la plus-value pour valoriser son capital. Ça n’est pas du tout la même chose – les « restructurations », les « dégraissages », la « baisse du coût du travail » à marche forcée font tout à fait bon ménage avec le chaos ! On pourrait dire qu’aujourd’hui les conditions d’extraction de la plus-value sont telles qu’elles impliquent la destruction du discours du maître classique ; alors qu’auparavant, peut-être jusqu’en août 1971, il persistait une certaine « marge » pour leur coexistence bien qu’ils ne soient pas du même registre. En tout cas jusqu’à cette date, l’argent, le dollar, gardait un certain lien avec « l’économie réelle », avec la marchandise – par le biais de la parité d’échange dollar-or. Depuis que ce lien a été rompu par Nixon en août 1971, le discours du maître classique est devenu de façon concrète un obstacle pour la rentabilisation du capital.

Pourquoi parler de destruction de discours ? Lacan a défini le discours du capitaliste par plusieurs modifications décisives du discours du maître « classique ». La perte entropique, que ce dernier produit, n’est plus perdue pour tout le monde mais devient la plus-value qui peut se chiffrer et s’additionner au capital. Le signifiant maître passe sous la barre, en bas à gauche. Il est toujours présent mais sous une forme bien différente, beaucoup plus difficile à repérer, délocalisé, désincarné, fragmenté ; Sennett parle d’une « concentration du pouvoir sans centralisation » pour désigner les « nouvelles organisations du travail ». Au fond, il n’y a plus personne pour répondre de ce signifiant maître, pour l’incarner, c’est même l’inverse.

Un autre effet repérable de cette régression du signifiant maître est sa pulvérulence, son imaginarisation : il se réduit à des slogans publicitaires utilisés de façon religieuse dans une novlangue managériale. Songez par exemple au gouffre qui sépare le médecin avec son signifiant maître « soigner » et le « optimiser la productivité des soins » promu par les gestionnaires aujourd’hui à l’hôpital !

Dans le même temps l’imaginaire du stade du miroir prend le pas sur la structure du discours ; c’est ainsi que l’on peut rendre compte de la mise en compétition et de la rivalité sans limite des uns avec les autres, elle témoigne d’une décomposition du lien social.

Le non rapport entre le chiffre et le réel du travail

Une autre modification fondamentale porte sur le statut du savoir (S2) dans le discours du capitaliste. Nulle métis, nulle épistémè qui vaille, place au chiffre inflexible et tyrannique ! C’est un des fondements de la montée au zénith de l’évaluation chiffrée tous azimuts et du développement écrasant d’une bureaucratie du chiffre. Il est fondamental de bien saisir que l’évaluation des « objectifs chiffrés » n’évalue jamais le travail ni le savoir. Au contraire, l’évaluation détruit le travail qui est devenu un obstacle au triomphe du chiffre. Le chiffre de la « performance », des « compétences » cognitivistes, vient traduire concrètement le changement de statut du savoir dans le discours capitaliste ; ce pouvoir fou du chiffre et de sa bureaucratie témoigne d’une rupture du lien avec le réel du travail.

Dans le discours du capitaliste, il y a un non rapport entre le chiffre et le réel du travail. Alors que dans le discours du maître classique, il y a un rapport d’impossibilité entre ce qui commande et ce qui est mis au travail. Ce n’est pas la même chose et cela porte à conséquence pour le travailleur ; ce non rapport entre le chiffre et le réel du travail trouve des traductions particulières dans chaque situation de travail, mais personne n’y échappe. Il est au cœur de la destruction du travail et du lien social qui le cadre. Sa raison en est le problème brulant aujourd’hui de la plus-value qui vient obturer la perte entropique propre à toute activité humaine, qui vient détruire le travail et ruiner le lien social.

Restaurer une forme de lien social revitalisé

J’ai essayé d’attraper l’os d’une situation dans laquelle chacun est pris à son corps défendant et qui fait le lit de mauvaises rencontres à chaque fois singulières, mais dans lesquelles nous retrouvons toujours le pousse au pire et le déchaînement de la pulsion de mort. La rencontre avec un psychanalyste peut justement permettre de trouver un point de rebroussement décisif et de restaurer par les pouvoirs de la parole une structure de discours, une forme de lien social revitalisé, qui fait limite au pire et laisse sa juste place au savoir de l’inconscient. Comme le souligne Lacan dans le Séminaire XIX, il y a quelque chose de distinct entre parler et dire. Dans les autres discours que le discours analytique, la parole fonctionne mais elle ne se pose pas comme vérité, elle ne fonde aucun fait : pour qu’un fait soit fondé, il faut qu’il soit dit. Un dire, c’est donc une parole qui fonde un fait. La parole qui ne fonde aucun fait, qui n’instaure pas la dimension de la vérité, c’est la parole qui commande, qui prie, qui injurie, qui émet un vœu4. Le commandement, la prière, l’injure et le vœu, tels sont fondamentalement les modalités de la parole dans le discours courant, dans le discours du maître. La rencontre avec le discours de l’analyste peut permettre à un sujet de fonder quelques faits qui portent à conséquences : parce que, en haut à droite, le discours analytique met le sujet de l’inconscient, S barré. A la place du travail, à la place de l’esclave, à la place du « pôle de la jouissance », le discours analytique met : ce qui trébuche, ce qui rate, ce qui rêve5. De là peut résulter un savoir, un « rogaton de savoir » arraché au pôle de la jouissance, à la jouissance du sujet. C’est ce que j’appelai donner sa juste place au savoir de l’inconscient. Et ça, c’est un arrachement qui peut porter à conséquences. Tel est notre pari.

Marie-Hélène Doguet-Dziomba

Notes :
1 Christophe Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, INRA éditions, 2003.
2 Richard Sennett, Le travail sans qualités, éditions 1018 Albin Michel, 2000.
3 Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, éditions La Découverte, 2010.
4 Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XIX …Ou pire, Seuil, 2011, p. 69.
5 Ibid., p. 79.

Pour faire suite au Forum psy « Souffrance au travail chez les soignants », on peut :
- Lire la Déclaration adoptée par l’assemblée du Forum psy
- Lire le compte-rendu de Lydie Lemercier-Gemptel, Du forum psy à la déclaration
- Ecouter ou réécouter plusieurs intervenants du Forum

On peut aussi lire :
- L’appel qui présentait le forum,
- La psychiatrie, malade de ses réformes, un article de Valérie Pera-Guillot paru dans Lacan Quotidien 598,
- Vivent les réunions, un article de Francine Giorno,
- Souffrances au travail : s’orienter avec la psychanalyse, un texte de Marie-Hélène Doguet-Dziomba.
- Un nouveau défi pour le CMP : la gestion de la liste d’attente, un texte de Lydie Lemercier-Gemptel.

Les membres de l’ACF-Normandie ont accès à :
- Actualité du transfert négatif à Souffrances au Travail, un texte de Anne Ganivet-Poumellec ;
- L’APP, nécessairement orientée par la psychanalyse, un texte de Simon Estienne.

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