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Publié le jeudi 5 août 2021

LETTERiNA

N°76-77 - En CRISE - Clinique - Réel - Identité - Symptôme - Ecrire

Eté 2021

Photographie de Stéphanie Péron,
Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen,
27 septembre 2019,
4h du matin.


LIMINAIRE

Est-il nécessaire de rappeler que la crise n’est pas un concept psychanalytique.
C’est pourtant un des signifiants majeurs du siècle et c’est là qu’il nous accroche.

Moments d’impasse ou de rupture

Jetons un regard du côté de l’étymologie. La crise renvoie à ce moment critique où le connu bascule, avec en filigrane l’idée d’un jugement autour d’une décision à prendre.
C’est aussi « une brèche dans le temps qui surgit quand la tradition qui cadrait jusque-là le réel, s’évanouit et que les nouvelles coordonnées symboliques de l’avenir ne sont pas encore connues1 », nous précise Gil Caroz. Le réel qui déferle alors à l’intérieur du vide créé dans l’intervalle, nous somme de prendre position.
Nous remercions Jacques-Alain Miller, d’avoir autorisé une nouvelle publication d’extraits de son texte emblématique, « Introduction à l’érotique du temps ». C’est un texte précieux où y est soulevée entre autres, la question des moments d’impasse ou de rupture au cœur d’une séance, Instants décisifs pour le réveil d’un sujet.
« On peut néanmoins poser que face au réel, l’étrangeté des différents cadrages effectués par la réalité psychique est telle qu’elle abolit chez de nombreux sujets, l’instant de voir. On ne voit rien venir, on est englouti par la vague avant de la voir2. »

La rubrique, « Le mot de... » est confiée cette fois à Marie-Hélène Brousse. Elle a accepté que Letterina lui soumette quelques commentaires et questions sur ce que lui inspire cette crise.

Une brèche dans le temps, une vague...

Que dire de cette crise qui dure ? de cette crise, qu’on pourrait qualifier au même titre que la contamination et sans mauvais jeu de mots, en plateau ?
L’an dernier en mars 2020, encore abasourdie par l’annonce du premier confinement, j’écrivais le liminaire du numéro 75 avec le sentiment de vivre un moment hors du temps, inédit et... bref.
D’un moment de bascule traumatique, la crise est devenue au fil des mois, une réalité permanente, banalisant presque l’exceptionnel. De ce fait, en mars 2021 nous pataugeons toujours dans l’indécidable, ou plutôt dans la confusion de décisions fluctuantes, voire contradictoires. Nous sommes soumis à l’aléatoire de la courbe et de la moyenne. Chacun à notre manière, nous nous accommodons, ou pas, de l’aménagement chaotique de l’entre-deux, au gré du traitement de la crise sanitaire.
La nouveauté de ces derniers jours viendrait de la préoccupation au plus haut niveau de l’État, de la santé mentale de nos concitoyens. Les psys convoqués en arrière-garde de cette drôle de guerre ?

L’orientation éditoriale de Letterina a pris surtout appui sur la définition précise de J.-A. Miller, considérant l’aspect essentiellement subjectif de la crise. Elle nous servira de canevas. « Il y a crise au sens psychanalytique quand le discours, les mots, les chiffres, les rites, la routine, tout l’appareil symbolique s’avèrent soudain impuissants à tempérer un réel qui n’en fait qu’à sa tête. Une crise, c’est le réel déchaîné, impossible à maîtriser. Équivalent dans la civilisation de ces ouragans par lesquels la nature vient périodiquement rappeler à l’espèce humaine sa précarité, sa débilité foncière3. »

Cette crise sanitaire, secoue la planète et pollue le quotidien de chacun d’entre nous, même si en sortir sera en partie une affaire collective. Nous en retiendrons, le texte de Laetitia Bertrand-Sinègre qui témoigne, du cœur battant d’un service de réanimation, du nouage de destins singuliers. Car il s’agit toujours, malgré les chiffres, d’une histoire dans laquelle est engagé un parlêtre, au cas par
cas.
Pour Letterina, la crise sanitaire a été surtout le motif d’une mise au travail.
Désamorcer ses effets de ravage par l’écriture ?

Crise de rire, crise de nerfs, crise de larmes...

Une praxis du réel

A notre niveau, nous ne pouvons que constater, que tout l’ordre symbolique du XXIe siècle est touché par une mutation majeure. Le monde est en crise, mais qu’en est-il de la psychanalyse ?
Jacques Lacan, en son temps, repoussait l’idée que la psychanalyse puisse être en crise puisqu’elle s’occupait de ce qui n’allait pas4.
Il suggérait néanmoins qu’elle pourrait disparaître mais ceci est une autre histoire...
Jacques-Alain Miller lui, précise que la psychanalyse n’est pas en reste, quant au changement ; « La psychanalyse change, ce n’est pas un désir, c’est un fait, elle change dans nos cabinets d’analystes, et ce changement, au fond pour nous, est si manifeste que le congrès de 2012 sur l’ordre symbolique comme celui de cette année sur le réel ont chacun dans leur titre la même mention chronologique
« au XXIe siècle ». Comment mieux dire que nous avons le sentiment du nouveau et, avec lui, la perception de l’urgence de la nécessité d’une mise à l’heure5 ? »

Lire, écrire... les libraires ont noté que certains auteurs, moins lus ces dernières années, connaissent un regain de popularité. Albert Camus est l’un de ces auteurs et Marie-Thérèse Rol nous propose une relecture stimulante de L’Étranger et de La Peste.
Dix-huit textes nous ont été proposés sur le thème de la crise. Le format double que nous avons souhaité donner à notre publication nous a autorisés des textes plus longs, voire plus étoffés.
La diversité des écrits m’a donné l’idée de cet acronyme qui en condense l’essentiel.
Nous parlerons de clinique, d’irruption du réel, de symptôme, de recherche identitaire, tout cela par le biais de l’écriture.
La crise un nom du réel ? « Dès que nous nommons, il y a des choses que nous pouvons supposer, qui ne sont pas sans fondement dans le réel6. » Valérie Pera-Guillot, Sébastien Rose, Sabine Baldauf, Marie-Hélène Doguet-Dziomba et Lydie Lemercier-Gemptel nous en déclineront certaines modalités.

Le pari de l’invention

Nous nous ferons d’autre part l’écho des 50èmes Journées de l’École de la Cause freudienne en publiant deux interventions de ce congrès. Leurs auteures, ex-normandes, Isabelle Magne et Charline Obry soulignent très précisément l’invention comme issue possible d’une crise, par le biais de la cure et du transfert.

« C’est dans les moments de rupture que surgissent les appels et les manifestes pour du nouveau7 »

Fabrice Bourlez nous interpelle : psychanalystes qu’ouïr ? Il est clair que la question du genre oblige les psychanalystes à reconsidérer leur éthique. A Letterina, nous avons choisi d’y consacrer un important dossier, en y publiant d’une part, l’intégralité des échanges de l’après-midi de Verneuil d’Avre et d’Iton, orchestrés par Laurence Morel, le 3 octobre 2020. Je tiens à préciser que cette rencontre fut l’une des dernières manifestations en présentiel de l’ACF-Normandie.
Marie-Claude Sureau, Christine Maugin, Sébastien Ponnou abordèrent entre autres, à partir de supports cliniques, la question du choix. Choisir est-ce forcément renoncer ? Pour certains il n’y aurait pas d’autre choix que celui de « je jouis », là où pour d’autres, ne pas choisir serait déjà un choix. Au cas par cas.
D’autre part, Maxime Chesneau, nous offre le fruit d’un travail précieux en nous amenant à nous interroger sur l’aspect théorique de la sexuation.
Pas d’inconscient sans l’expérience de la rencontre avec un premier jouir. C’est l’un des points que développe Angèle Terrier, dans la conférence tenue au mois de février 2021, à l’antenne clinique de Rouen.
Dans le numéro 75, nous avions publié certains travaux du séminaire interne de l’ACF, autour du livre de Jacques-Alain Miller, L’os d’une cure. Nous réitérons notre intérêt pour cette étude avec un texte de Serge Dziomba, toute dernière intervention de ce séminaire.
« Si l’os d’une cure est le fantasme, la fin de l’analyse est sa traversée. Et si l’os d’une cure est le symptôme, qu’est-ce que la fin de l’analyse ? Il n’y a pas de réponse univoque de Lacan. Il a parlé une fois de s’Identifier avec le symptôme. Qu’est-ce à dire ? Le symptôme ne se franchit pas, on ne le fait pas tomber, il ne se traverse pas. C’est dire que l’on doit vivre avec, faire avec, s’en débrouiller8. » Jacques-Alain Miller, clôt ce recueil sur un appel au témoignage plutôt qu’aux questions.
Il s’agit donc d’un témoignage que Marta Serra Frediani, AE, nous invite à lire, sous la forme d’un article passionnant déjà paru dans Les Cahiers de Nice et que nous avons voulu faire découvrir à nos lecteurs.
Cette initiative s’inscrit dans la démarche actuelle de notre ACF, qui a pour objectif d’intensifier les échanges avec les autres ACF.

Bonne lecture !


Dans les matinées
Semblables étaient les vaches au temps
de Ronsard et pareilles la brume et
semblables entre les draps à nu mises
les chairs pour le plaisir des bouches
et même les feuilles qui tombent comme
les habits d’époque et semblables aussi
(s’ouvre la parenthèse pour une grosse
perdrix rouge un fabuleux reptile ici
qui passent dans vos souvenirs telle
la mèche rouge d’une caillette un soir
sous son chapeau à plumes) le passage
des êtres verveux et pareilles pluie
semblable à tous les siècles d’Asie
neige et nuit des poètes eux-mêmes d’oubli9

Le 11 novembre 2020, le poète Jude Stéfan disparaissait.
Catherine Bonningue l’avait rencontré pour
Letterina, en 1993.
Je vous invite à redécouvrir cette conversation, rare, dans
Letterina n°6.

Nadine Michel

Notes :
1 Caroz G., « Moments de crise », proposition de thème pour le congrès New Lacanian School, 2015, Mental, n°32, 2014, p.121.
2 Brousse M.-H., « Les temps du virus », Lacan Quotidien, n°876, 25 mars 2020.
3 Miller J.-A., « Une crise, c’est le réel déchaîné », Marianne, 11 octobre 2008.
4 Cf. « 1974, Jacques Lacan, Entretien au magazine Panorama, La Cause du désir, n°88, 2014, p.165-173.
5 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Panorama, La Cause du désir, n°88, 2014, p.105.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « RSI », Leçon du 11 mars 1975, inédit.
7 Laurent E., « Prologue », La Cause Freudienne, n°56, 2004, p.8.
8 Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p.88.
9 Stéfan J., Dans les matinées


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SOMMAIRE


Liminaire, Nadine Michel
Le mot de... , Marie-Hélène Brousse
Introduction à l’érotique du temps (extraits) , Jacques-Alain Miller

Crise, un nom du réel
Pas d’assurance sur le sexe, Valérie Pera-Guillot
Le sexuel comme réel déchaîné, Sébastien Rose
Humeurs disruptives, sous transfert, Marie-Hélène Doguet-Dziomba
Le trauma du regard, Sabine Baldauf
Donna Williams, écrire le réel, Lydie Lemercier-Gemptel

Issues de la crise en une invention possible : Échos des 50e Journées de l’Ecole de la Cause freudienne « Attentat sexuel »
Attentat thérapie, Isabelle Magne
Sarah : de l’attentat à l’amour, Charline Obry

Genre, un choix de nomination
Introduction à l’après-midi de conférences-échanges : qu’est-ce qu’être fille, garçon... aujourd’hui ? , Laurence Morel
Identification et choix de jouissance : comment se construit l’idée de son genre chez l’enfant ? , Marie-Claude Sureau - Discussion
Le choix de la sexuation n’est pas facile... mais logique, Christine Maugin - Discussion
Lost in sexuation, Sébastien Ponnou - Discussion

Sexuation, une expérience subjective
La crise dans le genre, trouble dans la psychanalyse, Fabrice Bourlez
Une crise dans la théorie de la sexuation, Maxime Chesneau
Comment la réalité sexuelle se forme pour l’enfant ? , Angèle Terrier

L’os d’une cure
Sur le chemin du symptôme, trois coupures, Serge Dziomba
Le parlêtre adore son corps, Marta Serra Frediani

Kiosque
L’absurde, une occurrence du Réel, Marie- Thérèse Rol

Sur le champ
Avant-propos, Lydie Lemercier-Gemptel
« Si je pouvais le dire, je n’aurais pas à le danser », Laetitia Bertrand-Sinègre



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