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Publié le mercredi 25 avril 2018

Dans l’après-coup de la conversation organisée par le laboratoire CIEN de Rouen.

Souffrance au travail dans les institutions éducatives

Un texte de Philippe Lemercier

Le samedi 17 mars 2018, le laboratoire CIEN1 de ROUEN, « L’enfant et ses partenaires au bord de l’exclusion », a organisé une grande conversation interdisciplinaire autour de la question de la souffrance au travail dans les institutions éducatives. Cet évènement a eu lieu au cœur de la ville dans la maison de quartier Saint-Nicaise.

Fidèle à son projet – que l’on entend dans le nom qu’il s’est donné – le laboratoire de Rouen offre la parole aux professionnels de l’éducation qui se retrouvent en difficulté dans leurs institutions pour avoir pris le parti de l’enfant comme sujet de parole.

Outre l’effet de rompre leur solitude, l’expérience de l’interdisciplinarité en laboratoire produit un « effet de savoir » très particulier puisqu’elle introduit les participants à une compréhension vécue de la structure du lien social de travail.

En effet, comme il n’existe aucun savoir général qui puisse s’appliquer à l’éducation, chaque professionnel s’exprime avec les références et le langage qui lui sont propres. La conversation interdisciplinaire permet à chacun, par comparaison aux autres propos, de repérer les signifiants maîtres qui font pression dans son langage et de s’en dégager pour trouver de nouvelles pistes à partir de ce que vit l’enfant.

Or, un appel de détresse inédit a invité le laboratoire à modifier ses habitudes en petit groupe et à donner un écho plus ample à ces témoignages. Cet appel venait de la part d’une équipe d’éducateurs qui subit, depuis plusieurs années, des pressions inouïes visant à démanteler ses pratiques. Les formateurs du CIEN, autour de Judith Miller, sont intervenus en 2012 dans cet établissement, en apportant à l’équipe un peu d’oxygène tellement ses membres sont étouffés sous les protocoles et les recommandations qui dévitalisent leurs actes.

Depuis, au mépris du plus élémentaire respect de l’humain, l’institution s’est enlisée dans une répétition forcenée des mêmes réponses coercitives, culpabilisant les professionnels des symptômes persistants au lieu de les autoriser à mettre en place les solutions qui les apaiseraient. Les uns après les autres, les membres de l’équipe sont mis en congé par leurs médecins tellement ce harcèlement entame leur santé.

Parmi eux, quelques-uns ont décidé de réagir et de s’engager dans une action officielle en utilisant la nouvelle loi2 encadrant les lancements d’alerte dans les établissements sociaux. Parallèlement, ils ont contacté le laboratoire pour commencer à témoigner au-delà des murs de leur institution. Nous avons pensé que leur situation était emblématique du malaise de ce début de XXIe siècle et qu’elle réclamait, effectivement, une audience et un débat plus large.

C’est pourquoi le 17 mars, nous avons invité des représentants d’autres disciplines des sciences humaines, des médecins, des psychologues, des sociologues et un historien, à une grande conversation interdisciplinaire pour recueillir leurs observations et leurs analyses.

Plusieurs personnalités locales ont répondu à notre appel : Jean-Louis Le Goff, sociologue et historien des procédures managériales, Antonin Commune, docteur en psychologie clinique et consultant auprès des personnels hospitaliers en souffrance, Nathalie Veillepeau, formatrice d’éducateurs spécialisés et engagée dans des recherches et des actions sur ce thème et le Dr Anne Legagneur, médecin intervenant en établissement spécialisé.

Soutenus par les médecins, les professionnels présents ont lancé le débat en témoignant d’emblée de l’impact psychosomatique que causait sur eux l’abus des protocoles de contrôle.

En réponse, retournant le propos vers les mécanismes socio-historiques conformément au principe de l’interdisciplinarité de ce débat, Jean-Louis Le Goff a expliqué que les contrôles de « qualité » dans les entreprises, comme les recommandations de « bonnes pratiques » dans les institutions, répondaient aux angoisses contemporaines et qu’ils avaient pour objectif de limiter les risques qui, dans la presse et l’opinion publique, sont présentés à juste titre comme des « scandales ».

Mais, a-t-il ajouté, ce ne sont pas seulement les risques des métiers que l’on cherche à réduire par ces nouvelles pratiques de management, ce sont aussi les risques d’implications judiciaires des organismes et de leurs dirigeants. Grâce à la traçabilité des actes professionnels, la responsabilité peut être renvoyée, si besoin, sur les exécutants même lorsqu’il s’agit d’aléas non maîtrisés par les savoirs ou d’incidents causés par le manque de moyens ou de réflexion collective.

Par cette opposition entre la dynamique personnelle et la dynamique sociale au cœur du lien social de travail, apparaissait la coupure générée, à la demande de l’Autre, par l’écriture de l’acte professionnel, une coupure qui met à mal l’investissement subjectif des professionnels.

Revenant sur le versant individuel, Antonin Commune a, effectivement, confirmé que la souffrance au travail était souvent associée à la difficulté de séparer le « travail » en tant qu’il est porteur des motivations profondes du sujet et les « conditions de travail » qui, sous l’effet des nécessités de service, tend à déposséder le sujet de ce qu’il y met intimement. C’est pourquoi les personnes touchées sont souvent des professionnels très engagés dans leur métier. L’investissement au travail est bien le résultat d’une articulation réussie entre « travail » et « conditions de travail » c’est-à-dire entre vérité subjective et demande de l’Autre.

Faisant le lien entre ces deux versants pour expliquer pourquoi cette coupure ne trouvait pas à s’élaborer aujourd’hui, Nathalie Veillepeau a rapporté une observation d’ordre psycho-sociologique sur la déconflictualisation du lien social de travail qui accompagne actuellement la souffrance individuelle. L’interdit d’exprimer et d’élaborer collectivement le conflit inhérent à ce lien conduit à la souffrance individuelle. Elle a ajouté que lorsque cette élaboration était impossible dans l’institution, il devenait alors nécessaire de la mettre en œuvre par le biais d’instances et d’espaces extérieurs.

Grâce à ces allers et retours entre les deux versants, individuel et collectif, de la structure du lien social, les personnes présentes, qu’elles soient du côté de l’encadrement ou du côté des professionnels, ont pu s’exprimer et se retrouver sur une ligne éthique commune où la négociation au cas par cas était reconnue comme incontournable structurellement - et non pas idéologiquement - dans les relations de travail.

Dans l’après-coup de cette conversation et au vu des messages que nous avons reçus en retour, nous avons pris conscience que ces interventions avaient réussi à s’articuler grâce à la psychanalyse lacanienne qui nous a servi de référence dans cet accueil, en particulier la théorie des discours.

C’est la piste de travail que nous allons poursuivre, pour prolonger cet évènement, en utilisant les indications précieuses d’Eric Laurent sur le contexte historique de l’apparition de la notion de « discours » chez Lacan.

Eric Laurent a rappelé3, en effet, que la théorie des discours a été précédée par une réflexion que Lacan a mené sur les bureaucraties en s’inspirant du séminaire d’Alexandre Kojève mais en y ajoutant son « grain de sable », celui de la jouissance.

Alors que Kojève entrevoyait « la fin de l’Histoire », c’est à dire la déconflictualisation du monde, et se préparait à gérer la satisfaction générale de l’après-guerre dans des grands ensembles de nations stabilisées, comme l’Europe, selon lui, Lacan rappelait que, même si le partage d’un même mode de jouissance peut permettre aux individus, comme aux peuples, de s’apparenter et de faire corps social autour d’un même rêve, la mise en œuvre de ce « meilleur des mondes » entre en contradiction avec les mondes singuliers. Chaque sujet divisé ne saurait prendre la place de l’objet de ce mode de jouissance généralisé sans réagir d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce qu’en le quittant.

Eric Laurent nous rappelle que le contexte de cette recherche était, pour Lacan, également un contexte personnel car il était, lui-même, victime, pris en étau dans le fonctionnement bureaucratique de la Société Internationale de Psychanalyse. Selon Lacan, l’IPA jouissait de son supposé savoir dans une sorte de « fin de l’histoire psychanalytique » empêchant toute innovation ou relecture du message freudien au regard de l’époque, le savoir étant installé aux commandes aux dépens du désir que chacun engageait dans l’aventure collective.

Grâce à cette lecture, la souffrance au travail apparaît comme un effet de la généralisation du « discours universitaire » qui met le savoir en position d’agent d’une telle façon que les autres discours ne peuvent émerger. Au nom des supposés savoirs technocratiques, le « meilleur des mondes » de la traçabilité n’est-il pas, aujourd’hui, effectivement en train de dévitaliser les liens au point d’inhiber les actes professionnels en gelant les inventions et les échanges qui sont nécessaires à leur économie ?

Pour les membres des laboratoires du CIEN, la lecture de Lacan porte à conséquence : il s’agit de donner au « discours de l’analyste » de nouvelles formes qui permettent de sortir de l’ornière le « discours universitaire » généralisé. La conversation interdisciplinaire est l’une de ces modalités nouvelles qui remettent de la vie dans la vie professionnelle mais il y a aussi les supervisions et les analyses de pratiques si, du moins, elles s’orientent de la structure du lien social de travail et non d’un savoir qui annulerait les autres.

Philippe Lemercier4

Notes :
1 Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant
2 Loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 – Article L.331.8.1 du Code de l’action sociale - Décret d’application n°2016-1813 du 21 décembre 2016 et Arrêté du 28 décembre 2016.
3 Eric Laurent, « Le dialogue Lacan-Kojève sur la bureaucratie et l’Empire », Ornicar ? Digital :
4 Responsable du laboratoire du CIEN de Rouen

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