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Publié le samedi 10 mars 2018

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Ce que l’évaluation passe sous silence, par Judith Miller

Paru dans Lacan Quotidien 768

Dans Lacan Quotidien 768

Ce que l’évaluation passe sous silence

par Judith Miller


À l’occasion de la première journée du CERA, Centre d’étude et de recherche sur l’Autisme, ce samedi 10 mars 2018, sous le titre « Autisme et parentalité », Lacan Quotidien publie le discours d’ouverture de Judith Miller au Forum sur l’autisme, tenu en 2010 à Barcelone :

Je serai brève. Ce Forum témoigne, je crois, du fait que nous sommes nombreux à assumer la responsabilité qui est aujourd’hui la nôtre.

Il y a peu, je rappelais à l’Escuela Lacaniana de Psicoanalisis (ELP) la formule de Pascal : nous sommes embarqués. Au XXIe siècle, nous sommes dans un monde où nous parions qu’il est possible d’échapper à la barbarie qui nous menace avec son régime de l’évaluation. Ce régime met en lumière le même bonheur pour tous, à la condition – tacite – que chacun consente à être à la hauteur de ce que l’évaluation exige. La machine sociale tournera bien si les grains de sable qui peuvent la faire grincer sont éliminés. Ce régime fait ainsi miroiter le mirage d’une société dans laquelle tous baignent dans l’huile d’un même bonheur, celui du producteur-consommateur idéal, c’est-à-dire docile aux lois du marché mondial.

Le résultat actuel de cette course est éloquent : la crise. Néanmoins, cela ne fait pas vaciller les partisans de l’évaluation. Loin de se demander s’ils sont fondés ou mis en question par le désastre financier qu’ils ont provoqué, les évaluateurs persévèrent dans des calculs supposés scientifiques et ne cessent de préconiser la multiplication de mesures administratives qualifiées de régulatrices du système. Ils prétendent ainsi éviter la catastrophe en sauvant le système qu’ils servent alors que, du fait de celui-ci, nous la frôlons déjà.

Nous avons choisi d’illustrer dans ce Forum l’imposture de ce système et précisément sa façon d’imposer leur traitement à ceux qui sont mis dans la catégorie « autistes ». Cette catégorie, comme toutes les catégories inventées pour les besoins de l’évaluation, vous le savez, est vide de toute pertinence : à présent, ce sont des milliers d’enfants qui se trouvent étiquetés « Trouble généralisé du comportement ».

Notre choix répond à une conjoncture qui n’est pas contingente : l’Espagne et quelques-unes de ses Communautés considèrent la possibilité de promouvoir au rang de « bonnes pratiques » toutes les méthodes cognitivo-comportementales pour traiter l’autisme. Or précisément, l’autisme est une forme clinique du sujet qui démontre particulièrement l’efficacité de la clinique psychanalytique.

Nous sommes face à un double paradoxe. Le premier est le privilège de cette forme clinique qui répond au fait que les sujets autistes sont des êtres qui parlent et sont parlés, qui ont fait le choix de rejeter leur immersion dans le bain de langage. Ils ne cessent pas pour cela d’être des sujets, malgré la profondeur de la souffrance engendrée par leur choix. Le second est conjoncturel : il y a des mesures administratives qui voudraient supprimer le traitement psychanalytique de l’éventail des pratiques reconnues dans les institutions, là-même où elles ont démontré leur validité.

L’évaluation préconise les méthodes qui méconnaissent le choix paradoxal des sujets autistes et opte pour des protocoles d’apprentissages dirigés afin d’obtenir de gré ou de force que l’autiste parle et présente un comportement acceptable aux yeux des normes sociales. Sans tenir compte du réel, c’est-à-dire de l’impossible auquel le sujet autiste est confronté. Sans tenir compte non plus des conséquences qui s’en suivent pour lui, sa souffrance mais aussi bien ses inventions, solutions qu’il trouve pour la supporter. Un clinicien digne de ce nom repère ces inventions comme telles et pourra y prendre appui pour permettre au sujet autiste de s’inscrire dans un lien social tolérable, tant pour lui que pour les autres.

La pratique d’un clinicien n’a rien de commun avec celle d’un dresseur qui conditionne le comportement de son client sans tenir compte de son désir, en lui imposant ses seules demandes qui, puissent-elles parfois témoigner d’une efficacité ponctuelle, sont terriblement exigeantes pour un sujet autiste.

Nous rencontrons là ce qu’il y a de plus vivant dans le thème de ce Forum. Le réel de notre actualité nous confronte à un choix, qui me semble un choix de civilisation. Ou bien nous suivons les pas de la barbarie évaluatrice et ses corollaires, le scientisme et le managering, ou bien nous suivons la leçon de Freud et de Lacan pour traiter le malaise intrinsèque à toute forme de civilisation, celle qui répond au fait que le corps de l’être vivant humain est traversé par le langage. J’appelle « barbarie », avec Léo Strauss et Jean-Claude Milner, une civilisation qui vise à fermer les portes à toute manifestation de la singularité des êtres parlants, de leurs inventions, de leur créativité, en un mot, de leur poésie. La psychanalyse, la science, l’art et leurs histoires respectives invitent chacun de nous à y être attentif. Je suis ravie de votre présence et je vous en remercie, un par un.

Traduction Valeria Sommer et Anne-Charlotte Gauthier


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