Vers PIPOL 8

Retour de Lampedusa

Intervention de Patricia Bosquin Caroz au forum SCALP à Bruxelles le 22 avril 2017

Mercredi 21 juin 2017, par MB // Lire, Ecouter, Voir


Intervention de Patricia Bosquin Caroz
au forum SCALP à Bruxelles le 22 avril 2017

Retour de Lampedusa


« C’est un énorme paradoxe naturellement, un énorme dilemme. Vous devez sauver les gens, mais en sauvant les gens, vous faites en sorte indirectement que plus de gens prennent la route du départ. »

On aura reconnu la déclaration du secrétaire d’État belge à l’asile et à l’immigration, Théo Francken, de la NV-A, parti populiste, qui vient tout récemment de défrayer la chronique. C’est sans équivoque : ne les sauvons pas, sinon ça fait appel !

Lampedusa, 20 km2 , petite île italienne, avant-poste de l’Europe en Méditerranée, à 113 km de la Tunisie et 205 km de la Sicile. En vingt-cinq ans, plus de 300.000 migrants y échouent ou y débarquent d’Afrique subsaharienne, du Nigéria, de la Somalie , de la Côte d’Ivoire, de l’Érythrée, de la Guinée, de la Syrie… Nous nous sommes rendues à Lampedusa pour rencontrer Pietro Bartolo qui sera notre invité lors du prochain Congrès de l’EFP, PIPOL 8, qui aura lieu les 1er et 2 juillet prochains à Bruxelles. Destiné à être pêcheur, comme tous les hommes de là-bas, Pietro va devenir médecin, gynécologue. Parti très jeune se former en Sicile, il reviendra à Lampedusa en 1991 pour y soigner les habitants de l’île. Mais la contingence du drame humanitaire en fera le médecin de tous les migrants qui, depuis cette date, ne cessent d’affluer sur l’île quasi quotidiennement. Directeur du Centre médical de Lampedusa, coordinateur de l’Assistance sanitaire de Palerme, depuis plus de vingt-cinq ans il est en première ligne pour soigner les migrants qui débarquent par milliers à bord d’embarcations de fortune ou pour confirmer qu’ils n’ont pas survécu. Il traite en urgence les diverses pathologies dont une apparue récemment : la maladie des pneumatiques. Brûlures au troisième degré causées par le mélange de l’essence des zodiacs avec l’eau de mer. Grâce au documentaire de Gianfranco Rosi « Fuocoammare, par-delà Lampedusa », on a pu découvrir cette année l’action hors norme de ce médecin. Au plus proche de la clinique du cas par cas, il va contre la politique du chiffre et du nombre mise en avant par l’Europe devenue plus sanitaire qu’humanitaire. Nous sommes restées quatre jours sur place. Un condensé d’existence. Une expérience forte, enseignante, hors-les-normes tout autant.

Premier jour. Rendez-vous avec Pietro dans son bureau à l’hôpital avec Elena Madera, traductrice, et Anne Weinstein ma collaboratrice dans cette expédition, toutes deux membres de la Commission d’organisation PIPOL.

En quelques minutes, je présente le Congrès qui porte sur « La clinique hors-les-normes ». Pietro Bartolo prend de suite la parole, pris dans une urgence à témoigner de l’horreur qu’il vit au quotidien. Les noms des rescapés défilent. Ce qu’il a vu, entendu, recueilli. Son récit est sans cesse interrompu par l’un ou l’autre qui entre sans frapper. Une patiente, des infirmières, ses enfants, une dame de l’UNESCO, et j’en passe. Une ruche. Le téléphone sonne, il décroche, répond et accorde une attention à chacun. Il traite aussi au téléphone un dossier bloqué par l’administration française, empêchant les retrouvailles d’une mère avec sa fille, séparées dans des camps différents. Notre entrevue dure quatre heures. Mes collègues me font signe que le temps passe et que nous n’avons pas encore traité de son intervention au Congrès. Je choisis de le laisser parler tout en tentant quelques accroches. À un moment, je l’interpelle sur une de ses formules à propos des migrations humaines. Ce n’est pas un problème, dit-il, mais un phénomène. J’évoque le nom de Jean-Claude Milner à propos du paradigme problème-solution et sa référence à la solution finale au prétendu problème juif. À un autre moment, je parle de la gouvernance par les chiffres qui aujourd’hui se substitue à la clinique de la rencontre. Il n’est pas contre les chiffres, il tient à être précis. Quand il y a 103 morts, ce n’est pas 100, ni une centaine. Chaque Un compte. Mais comme médecin, les statistiques ne lui servent à rien dans la rencontre avec chaque corps. Il nous confie qu’il n’arrive pas à nommer ce qu’il fait. Peut-on appeler ça un travail ? Pour lui, ce qui compte c’est l’accueil et que chacun comprenne qu’il arrive dans un lieu où on ne lui fera pas ou plus de mal. « Nous sommes tous des migrants », ajoute-t-il. Et à propos de son action : « On prend tout ce qui vient de la mer ». J’équivoque en français sur le mot mer, mère (équivoque qu’il n’y a pas en italien). Il sourit.

Le responsable de la garde côtière entre à son tour. Il vient l’avertir que la marine militaire italienne (sur les lieux depuis la catastrophe de 2013) tente de localiser et d’intercepter une embarcation. Si tout va bien, elle aura traversé les eaux libyennes vers 2h du matin. Je lance à Bartolo : « Peut-on vous accompagner ? » Il hésite. À la fin des quatre heures passées ensemble, il accepte. Mes collègues sont partantes.

On le reverra l’après-midi, car il tient à nous montrer ce qu’il ne montre à personne. Des photos qu’il consigne sur sa clef USB. Insoutenables images, preuves irréfutables de la catastrophe humanitaire qui se déroule sous les yeux de tous, dans l’anonymat le plus absolu. On entend des chiffres à la radio, puis on oublie.

À 2h du matin, il appelle. Rendez-vous sur le quai Favarolo. On va intégrer l’équipe des bénévoles qui s’affaire à préparer de l’eau, du thé chaud et des gâteaux. Le médecin patiente, son équipe médicale l’entoure, non masquée. Interdit de se couvrir le visage. Ce détail retient notre attention. On accueille l’altérité foncière de l’autre avec le visage découvert, ce que Lévinas appelle l’expérience du visage. Le docteur Bartolo y tient. Le contraste est flagrant à côté du personnel européen de Frontex, enveloppé de la tête aux pieds dans des combinaisons hermétiques blanches. Les nouveaux cosmonautes sanitaires. Ou de celui des policiers aux cagoules noires. J’aperçois au large le navire militaire italien qui vient de sauver 470 réfugiés. Tout s’est bien passé, à la différence de la veille où 100 personnes ont péri en mer. 170 vont être amenées sur l’île, avec un bateau des garde-côtes qui fait la navette du navire au quai. J’appréhende ce moment. Nous ne sommes plus devant un écran. L’attente est interminable. Et puis ça y est.

Arrivée au quai. Le choc. La vision de ces corps dépouillés, silencieux, résignés, assis, serrés les uns contre les autres, m’évoque ce que Lacan avait d’une certaine façon prophétisé en 68 concernant le déplacement de masses humaines. Une masse indifférenciée. Bartolo monte à bord, fait son travail de médecin tout en saluant chacun, un par un. Sur le quai, les ambulances, plus loin, les autocars prêts pour amener les réfugiés au centre d’accueil. L’Association Miséricorde les aligne. On se faufile dans les rangs avec les autres bénévoles. Ils sont assoiffés, transis de froid. L’expérience du visage est au rendez-vous, celle du dénuement extrême d’un visage et de sa vulnérabilité qui vous arrache à vous-même et vous rend responsable, instantanément. Impossible d’articuler le moindre mot. Je regarde chacun intensément en tendant un thé ou un biscuit. Présence avant tout du corps. On nous annonce que deux autres embarcations de migrants vont être interceptées la nuit. Nous restons jusqu’à l’aube.

Le lendemain, nous serons réquisitionnées, il faut qu’on amène de l’eau avec notre voiture. Quatre bateaux arriveront la nuit.

Nous accueillerons à nous trois le dernier, à 4h30 du matin. Les bénévoles, profitant de notre présence pour prendre un peu de répit, nous laisseront nous débrouiller.

Patricia Bosquin-Caroz
directrice du congrès PIPOL 8


Lampedusa porte de l’Europe. Photo : Elena Madera

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