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Publié le jeudi 25 juin 2020

Université Populaire Jacques-Lacan

IRONIK ! – Juin 2020

Le bulletin Uforca numéro 41




LE RIRE d’EOLE


Mon réveil bien-aimé


Au mois d’avril, une chercheuse du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon a lancé une enquête sur le sommeil et le rêve en temps de confinement. Le but de cette étude était d’en savoir un peu plus sur l’impact de la pandémie et le confinement sur le sommeil et le rêve1. La courte interview ne relate pas la nature des données recensées. Le seul intérêt réside dans cette petite phrase : « On a eu énormément de réponses, 6.500 dont 3.900 complètes2 », qui comprend à elle seule le vif intérêt des parlêtres pour faire le récit de leurs rêves. L’appel a été lancé et les réponses ont fusé !

On ne sait si l’espace laissé au désir de récit fut le même dans cette expérience menée il y a quelques années par des chercheurs du Laboratoire de neurosciences informatiques ATR de Kyoto3, mais, au-delà du récit, il y manquait un élément crucial que l’enseignement de Lacan nous incite à toujours regarder de près.
L’expérience était la suivante : dès que l’électroencéphalogramme indiquait le début de l’endormissement des volontaires, ces derniers étaient réveillés jusqu’à une dizaine de fois par heure, toutes les trois heures et ce, durant plusieurs jours, afin de définir l’idée du début de leurs rêves. Déjà, la prolifération d’éléments devait être réduite à un sujet, donc à une catégorie. Reconnaissons que ce dépouillement était nécessaire à la poursuite de l’expérience. Une série de mots-clés était ensuite déterminée à partir des thèmes extraits : voiture, homme, femme, meuble, ordinateur, maison ou livre. Ces thèmes, réduits à des images, étaient alors montrés aux anciens rêveurs. Et l’activité de leur cerveau, titillée à ce moment-là, était prise en photo par IRM fonctionnelle. « Nous avons conçu un modèle qui nous permet de savoir si un des concepts était présent ou non dans les rêves, à partir de l’activité cérébrale enregistrée pendant une période de neuf secondes avant le réveil du sujet4 ». À chaque image une activité neuronale, très limitée dans le temps, donc.
De quoi ces volontaires étaient-ils privés ? Outre de la prolifération et du déploiement de représentations, d’un élément inestimable : celui de leur réveil. C’est ce sursaut, cette surprise, cette césure que Lacan nous incite à prendre en compte. Autant dire que ça compte.

Chaque rêve suit deux temps. Le temps du dépliement dans lequel les éléments des rêves s’emboîtent, s’articulent, se succèdent ; à la manière d’un millefeuille qui recèlerait une couche plus avant, un sens caché à effeuiller. Le déchiffrage va bon train.
Et puis le temps du réveil, ce temps d’arrêt, cette coupure, ce vertige. Précieux sursaut puisqu’un « rêve réveille juste au moment où il pourrait lâcher la vérité5 ».

C’est dire l’importance de l’attention donnée aux éléments autant qu’à la discontinuité, au plein autant qu’au trou. La lecture que fait Lacan du rêve dit de « l’enfant mort qui brûle » révèle ainsi ce qu’il a tenté de faire, c’est-à-dire d’aborder le rêve, non pas seulement comme un songe, mais à partir de ce qui l’interrompt, par le biais de la discontinuité6, comme nous l’explique Carolina Koretzky.

La rencontre avec un point de réel se fait selon des lignes brisées.
C’est la phrase du rêve du fils mort, phrase détachée, dit Lacan, « phrase du rêve détachée du père dans sa souffrance7 ». Ce reste qui ne coïncide pas, phrase faisant rupture, criant alors au rêveur la dimension pulsionnelle qui se loge dans le rêve : « C’est toujours dans la faille d’une phrase que se dessine l’enjeu d’un rêve8 ».

Certains rêves brillent par leur effet de trou plutôt que par leur effet de sens9. Des rêves dépouillés, dont l’apparence de trognon secoue. C’est le Un qui knocked10, qui a marqué le rêveur d’un avant et d’un après.
Le réveil peut garder encore les effluves de ce vertige ; vertige d’avoir pu saisir la matérialité même des mots, de lalangue qui touche au corps. Hors-sens qui claque. Réveil entraperçu, et dont la saveur – tout de même réjouissante – peut donner envie de garder les yeux ouverts.

Pénélope Fay

Note :
1 1 Sender E., « De quoi les Français ont-ils rêvé pendant le confinement », Sciences et avenir, 16 juin 2020, publication en ligne (www.sciencesetavenir.fr).
2 Ibid.
3 Vanlerberghe C., « Des Japonais décryptent le contenu des rêves », Le Figaro.fr, 5 avril 2013, publication en ligne (sante.lefigaro.fr).
4 Ibid.
5 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 64.
6 Cf. « Le rêve : obstacle ou chance de réveil ? » C. Koretzky répond aux questions de Véronique Pannetier, pour l’ACF Aquitania, posté le 20 avril 2020 (www.youtube.com).
7 Lacan J., le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.
8 Alberti C., « Rien de plus concret que le rêve, son usage, son interprétation », La Cause du désir, n° 104, p. 38.
9 Cf. ibid., p. 40.
10 Cf. l’Entretien avec C. Koretzky dans ce numéro d’Ironik !

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Avant-goût



Le réveil est un rêve


Cette pandémie a ouvert un temps et un espace particuliers. Beaucoup rêvent d’un autre monde, « d’autres formes de vie ensemble », « d’une croissance de nos disponibilités, de nos lenteurs, de nos liens1 ». Quentin Dumoulin décrit l’application stop-covid comme un rêve technologique qui partage la structure du délire du corps-machine. Il espère un réveil des consciences. Le réveil est un rêve, nous dit Jacques Lacan.

Ce numéro d’Ironik ! vient à propos interroger le rêve, sa fonction, son statut, son usage dans la pratique analytique. Le rêve, voie royale de l’inconscient selon Freud, permet la satisfaction d’un désir en même temps que la satisfaction de continuer à dormir. La question du rêve et du réveil sera abordée dans sa complexité et ses paradoxes par les différents auteurs.

Dans un entretien inédit et traduit en exclusivité pour Ironik !, Carolina Koretzky analyse la différence entre Freud et Lacan sur la fonction du réveil où pour Lacan, le rêveur se réveille pour continuer à rêver. Quand le rêveur s’approche trop près d’une vérité insupportable pour lui, il préfère se réveiller à la réalité de son fantasme évitant ainsi un réveil à sa propre vérité, un réel perçu le temps d’un éclair. C. Koretzky ajoute que souvent le réveil n’est pas provoqué par la réalité, mais par la traduction rêvée de la réalité et aussi par les mots qui percutent le rêveur.

Florence Favier montre l’évolution de Freud concernant l’interprétation des rêves à partir du rêve « Père, ne vois-tu donc pas que je brûle ? ». Ce rêve corrobore la thèse freudienne de la satisfaction d’un désir en prolongeant la vie de l’enfant et le sommeil du père. Il a aussi une particularité d’arrêter la surinterprétation en n’ayant pas de sens caché, mais un point d’énigme. Freud parle ainsi d’interprétation fractionnée pour prendre en compte ces zones d’opacité.

À partir de ce même rêve, Laurence Fournier s’attache à la lecture de Lacan sur ce qui réveille le père. C’est la rencontre du réel et pour ce père, c’est la rencontre avec son fils dans le rêve. Et précise l’auteur, c’est l’impossible à répondre aux reproches de son fils en qualité de père, rencontre toujours manquée. Le réel est aussi l’échec de la représentation du rêve. Le réveil onirique peut se produire quand l’objet du désir n’est plus manquant. « On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves2 » et Lacan ajoute, « le réveil total […] c’est la mort ». Alors, l’homme se réveille-t-il avec l’analyse ? Lacan dit que l’analysant ne le souhaite pas, il rêve car il tient à la particularité de son symptôme. Le désir de réveil est le désir de l’analyste, « non pas que cesse le symptôme, qui ne cesse de s’écrire, mais qu’émerge le réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire3. »

Julia Richards s’interroge sur le statut et l’usage du rêve au décours d’une analyse à partir des témoignages de passe de Bernard Seynhaeve. La première interprétation se situe dans le registre de la castration et du fantasme tandis que la deuxième, vingt-trois ans plus tard, arrête la jouissance du sens. B. Seynhaeve interprète son premier rêve sur le versant du sinthome et illustre l’acte analytique dans la mesure où sa jouissance est transformée. Il passe « de la jouissance qui outrepasse l’homéostase et qui fait souffrir à une jouissance satisfaction4 ».

Quel est l’usage du rêve dans la création littéraire ? Freud s’est interrogé sur le fait « de comparer le créateur littéraire avec le “rêveur en plein jour”, ses créations avec des rêves diurnes5 ? » Josiane Vidal nous plonge dans l’œuvre poétique de Joe Bousquet. Paralysé à vingt ans par un coup de feu, il sanctuarise le lieu de l’écriture et il fonde son existence sur le rêve, nous dit-elle. « Je suis le rêve de mes rêves […] Que ce que j’écrirai, peu à peu, prenne le ton des rêves qui nous éveillent. » J. Vidal écrit que le trauma vient réactualiser la coupure essentielle qui fonde le sujet et met à nu « le point panique6 » du sujet « et c’est alors qu’il se raccroche à l’objet du désir7 ». Laissons la parole à l’artiste : « Ma vie est extérieurement une vie de rebut […]. Je ne grandirai jamais qu’en la voulant telle qu’elle m’a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démentît pas mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C’est fait, ce qui devait être est8 ».

En espérant que ce très beau numéro d’Ironik ! vous réveille de vos rêves le temps de sa lecture !

Lisa Huynh-Van

Note :
1 Damasio A., « Pour le déconfinement, je rêve d’un carnaval des fous, qui renverse nos rois de pacotille », Reporterre, 28/04/2020.
2 Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », L’Âne, n°3, 1974, p. 3.
3 Miller. J.-A., « Réveil », Ornicar ?, no 20-21, 1980, p. 51.
4 Miller J.-A., Cf. « L’orientation lacanienne. Choses de finesse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 14 janvier 2009, inédit.
5 Freud S., « Le créateur littéraire et la fantaisie », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, Paris, 1985, p.41.
6 J.-A., « Une introduction à la lecture du Séminaire VI », La Cause du Désir, n° 86, p. 68.
7 Ibid.
8 Cf. Bousquet J., Lettres à Poisson d’Or, Gallimard, Paris, 1988.

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SOMMAIRE :

TRAVAUX D’UFORCA


A LA UNE


Knocked
Caroline Koretzky

Ce n’est pas la réalité qui nous réveille, mais bien plutôt ce que Lacan appelle knocked et qu’il différencie de knock, le coup. C’est dans cet espace qui va du knock au knocked que l’inconscient se manifeste dans son immense singularité. Lire la suite


NOS DERNIERES PUBLICATIONS


L’usage du rêve et la passe à l’analyste
Julia Richards, Section clinique d’Avignon

Le rêve n’a pas le même statut selon les différents moments de l’enseignement de Lacan, il n’a pas le même statut non plus au décours d’une cure. Tantôt pourvoyeur de sens, tantôt indiquant sa fuite ou encore son aporie. Ici, à partir de deux rêves distants de 23 ans, nous pouvons mesurer la mutation qui s’est opérée entre le rêve comme réponse à l’Acte de l’analyste, et le rêve comme mise en Acte de la fonction d’analyste. Lire la suite

Joe Bousquet, Le meneur de lune
Josiane Vidal, Section clinique d’Avignon

« Je suis le rêve de mes rêves ». Connaissez-vous Joe Bousquet, poète de la nuit ? Marqué par la mort dès son plus jeune âge, il s’engage au front d’où il revient paralysé. De sa chambre obscure, durant plus de 30 ans, il écrit. Poète, travaillant la nuit, il explore les limites entre veille et sommeil, rêve et réalité, à la recherche d’un « outre- voir. » Lire la suite

Réveil et vérité
Laurence Fournier, Antenne clinique d’Amiens

Pourquoi rêvons-nous ? Et qu’est-ce qui réveille ?
Pour y répondre, Laurence Fournier déploie les moment-clés de l’enseignement de Freud et de Lacan. Avec Freud, le rêve est avant tout le désir de dormir, il figure l’accomplissement d’un désir… Hormis les rêves qui réveillent, marqueurs d’un au-delà du principe de plaisir.
Lacan ponctue : « On ne se réveille jamais » … « le réveil total […] c’est la mort »
Dès lors où se situe le réveil ? La réponse, peut-être, dans la cure analytique. Lire la suite

L’Interprétation du rêve n’existe pas
Florence Favier, Section clinique de Montpellier

L’ouvrage de Freud, L’interprétation des rêves, inaugure une théorisation sans précédent sur le rêve ouvrant une porte sur le versant du sens. Ce que l’on découvre dans le texte de Florence Favier, c’est le moment de rebroussement de Freud à la surinterprétation où se dévoile un point opaque, une défiguration du rêve. Lire la suite


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Echos des livres


Une épopée matérielle – À propos des Argonautes de Maggie Nelson
Virginie Leblanc

Comment penser, et écrire l’impensable, présentement cette histoire familiale en dehors de toutes les normes et repères traditionnels, une famille véritable pourtant, aux liens solides, et éprouvés ? En ce point où se conjoignent le plus intime et le plus universel viennent se nouer l’extraordinaire d’un tel parcours, et sa simplicité, celle de la répétition, du rituel, voire même d’une certaine grandeur du quotidien. Lire la suite

SMARTWEB


Les applications anti-COVID Rêve technologique et sacrifice volontaire
Quentin Dumoulin

Parmi les propositions politiques organisant le « déconfinement » après l’épidémie de coronavirus, les applications de traçage social (contact tracing) se sont imposées partout dans le monde. Ce déploiement global permet de réinterroger à nouveaux frais le lien entre technologie et dispositifs médicaux ainsi que les espoirs que cette rencontre suscite dans le lien social contemporain. Lire la suite

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